Long-métrage
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Entre deux trains (Long Time No See)
Retour sur un long-métrage hors normes
Un film qui commence par un pari.
Il y a des projets qu'on accepte parce qu'ils ont du sens, même quand tout indique qu'ils n'auraient pas dû exister. Entre deux trains est de ceux-là.
Lorsque Pierre Filmon m'a présenté son projet, la proposition était radicale : un long-métrage de fiction tourné en une semaine, à Paris, avec un budget serré, en douze plans-séquences.
Pas de plateau, pas de décors construits, presque aucun filet de sécurité. Juste une idée, une mise en scène d'une précision absolue, et deux acteurs capables de tenir le film sur leurs seules épaules pendant plus d'une heure.
Ce genre de pari, on ne le prend pas à la légère et c'est précisément pourquoi on le prend.

L'histoire
Il y a neuf ans, Marion et Grégoire ont vécu une brève histoire d'amour. Aujourd'hui, ils se croisent par hasard Gare d'Austerlitz, entre deux trains. Lui arrive. Elle repart. Elle dispose de quatre-vingts minutes avant que son train ne parte. Ce sont leurs retrouvailles, leur dernière chance de faire le point sur leur vie, leurs vérités, leurs regrets et leurs souvenirs communs.
Le pitch est d'une simplicité trompeuse.
Mais c'est précisément dans cette contrainte dramaturgique — l'unité de lieu, l'unité de temps, la pression du quai — que Pierre Filmon a trouvé son espace d'expression. Entre deux trains fonctionne comme une mécanique d'horlogerie : chaque minute compte, chaque mot pèse, et le spectateur est soumis à la même urgence que les personnages. On pense évidemment à Linklater et à Before Sunset, ou à Varda et à Cléo de 5 à 7 — des références que la presse a d'ailleurs évoquées spontanément — mais le film de Filmon possède une grammaire qui lui est propre, construite autour du plan-séquence comme principe de mise en scène, et non comme effet stylistique.
La genèse du projet
Le passé de Marion et Grégoire n'est pas sorti de nulle part. Pierre Filmon avait écrit au début des années 2000 un premier scénario mettant en scène ces deux personnages — une histoire d'amour se déroulant à l'hôpital maritime de Berck-sur-Mer. Ce film ne s'est jamais fait. Les personnages sont restés dans un tiroir pendant une quinzaine d'années, avant de ressurgir sous cette nouvelle forme : deux anciens amants, un quai de gare, une poignée de minutes volées au temps. C'est souvent ainsi que naissent les meilleurs projets — non pas d'une idée neuve, mais d'une idée qui a mûri assez longtemps pour trouver sa vraie forme.
Entre deux trains est le premier long-métrage de fiction de Pierre Filmon, après Close Encounters with Vilmos Zsigmond (2016), documentaire sur l'immense directeur de la photographie américain d'origine hongroise, présenté en Sélection Officielle à Cannes Classics. Ce n'est donc pas un premier film au sens d'un coup d'essai : c'est une œuvre portée par quelqu'un qui connaît le cinéma en profondeur, qui sait ce que filmer veut dire, et qui choisit délibérément la contrainte comme moteur de création.
Un casting d'exception
Le film repose sur quatre acteurs.
Laëtitia Eïdo incarne Marion. Connue en France notamment pour la série Fauda et pour Tel Aviv on Fire, elle apporte à ce rôle une complexité rare — une femme qui a fait des choix, qui les assume, et qui se retrouve soudainement confrontée à ce qu'elle aurait pu vivre autrement. Sa présence à l'écran est d'une densité remarquable.
Pierre Rochefort est Grégoire. Figure montante du cinéma français, remarqué dans Un beau dimanche de Nicole Garcia et dans Le Bureau des Légendes, il déploie dans ce film une palette émotionnelle d'une grande justesse — entre l'homme qui arrive et celui qui ne sait pas encore ce qu'il cherche. Ce rôle lui vaudra le Prix du Meilleur Acteur au 32è Festival de Cinema de Girona, en Espagne.
Ronald Guttman et Estéban complètent le quatuor dans des rôles dont la discrétion narrative contraste avec leur impact dramatique.
Une production à l'os et une exigence totale
Produit par Almano Films (Pierre et Claire Filmon, Matthieu Deniau), Prodigima Films (Nicolas Baby et Romain Gaboriaud) et Le Studio Orlando (Philippe Grivel), le film a été conçu dans une économie de production radicale. Pour un long-métrage sorti en salles, c'est un exploit industriel autant qu'artistique.
Ce budget contraint n'a pas été subi : il a été choisi. Pierre Filmon a construit son dispositif de tournage en fonction de cette réalité économique, en faisant de la contrainte un principe artistique. Le résultat : un film tourné en une semaine à Paris, en extérieur, dans des lieux publics, la Gare d'Austerlitz, le Jardin des Plantes, le café maure de la Grande Mosquée, avec une équipe réduite et une préparation millimétrée.
En tant que producteur délégué, mon travail sur ce type de projet consiste précisément à rendre viable ce qui paraît a priori impossible : structurer le financement, sécuriser les conditions de tournage, coordonner les partenaires, et veiller à ce que la vision artistique du réalisateur ne soit jamais compromise par les impératifs de production. Sur Entre deux trains, cela a exigé une grande rigueur et une confiance totale entre les équipes.
Image : Olivier Chambon AFC, dont la direction de la photographie a d'ailleurs été récompensée par le Prix de la Meilleure Photographie au 4è Festival du Cinéma Zsigmond Vilmos en Hongrie.
Musique : David Hadjadj
Musique originale composée, dirigée et interprétée par ses soins, avec violon (Noémie Poumet) et violoncelle (Catherine Doise), enregistrée et mixée au Studio 13 à Paris. Sa partition a reçu le Prix de la Meilleure Musique au FIMUCITÉ de Tenerife, en Espagne.
Montage : Anouk Zivi.

Une carrière internationale exceptionnelle
Le film a commencé sa vie internationale avant même sa sortie en salles en France. Pierre Filmon avait inscrit Entre deux trains au cœur d'une stratégie de festival patiente et ambitieuse, et le résultat est parlant :
33 festivals internationaux dans 17 pays. De Shanghai à Moscou, le plus vieux festival de cinéma au monde avec Venise, de Morelia (Mexique) à Goa (Inde), de Girona (Espagne) à Beyrouth (Liban), de Stony Brook (USA) à Budapest.
La Première française a eu lieu au 12è Festival Francophone d'Angoulême, où le film a été sélectionné par Dominique Besnehard — coup de cœur personnel du fondateur du festival, et l'un des noms les plus respectés du cinéma français.
Les principales sélections :
- 12è Festival Francophone d'Angoulême (Première française)
- 23è Festival International du Film de Shanghai (Première internationale, 5 projections en salles)
- 18è Morelia International Film Festival, Mexique
- 42è Moscow International Film Festival
- 32è Festival de Cinema de Girona, Espagne
- 4è Zsigmond Vilmos IFF, Hongrie
- 14è FIMUCITÉ, Tenerife, Espagne
- 25è Stony Brook Film Festival, USA
- 51è IFFI Goa, Inde
- 10è FF de Valenciennes, 23è FF d'Albi, 6è FF de La Baule (France)
Les prix :
🏆 Meilleur acteur — Pierre Rochefort (32è Girona FF, Espagne, 2020)
🏆 Meilleur film — 25è Stony Brook Film Festival (USA, 2020)
🏆 Meilleur film — 32è Girona FF (Espagne, 2020)
🏆 Meilleur film de fiction — Felacos (Chili, 2021)
🏆 Meilleur réalisateur — Rajasthan IFF (Inde, 2021)
🏆 Meilleur film — Kosova Film Fest (Kosovo, 2021)
🏆 Meilleur film international — LIFF (Liban, 2021)
🏆 Meilleure photographie — Olivier Chambon (Zsigmond Vilmos IFF, Hongrie, 2020)
🏆 Meilleure musique — David Hadjadj (FIMUCITÉ, Tenerife, 2020)
La critique
Le film a reçu un accueil remarquable de la presse spécialisée française et internationale. Quelques mots de critiques publiés à l'occasion de la sortie ou des projections en festival :
Subtil suspense romanesque qui étreint nos cœurs — Benzine Mag
Formidable ! — Lisa Nesselson, Screen Daily & France 24, présidente de l'Académie des Lumières
Un film français dans toute sa splendeur — Sortir à Paris
Très bon film — Michel Ciment, Positif
Une poésie contemporaine — Nicole Garcia, réalisatrice
Ces mots viennent de personnalités qui ne les distribuent pas à la légère. Michel Ciment, fondateur et rédacteur en chef de Positif pendant des décennies, est l'une des voix les plus exigeantes du cinéma français. Nicole Garcia est elle-même une réalisatrice dont on retrouve le nom dans le générique d'un des films de Pierre Rochefort. Que ces gens prennent le temps de s'exprimer sur un film à petit budget, sorti dans une vingtaine de salles, dit quelque chose d'essentiel sur la nature de l'œuvre.
La sortie en salles et l'après
Après une longue attente liée à la crise sanitaire, Entre deux trains est sorti en salles en France le 10 novembre 2021, distribué par OSPROD Studios / Almano Films. Le film a tenu sept semaines au Grand Action à Paris — l'une des salles de référence du cinéma d'auteur parisien — et a circulé dans une vingtaine de salles en province.
Fait rarissime pour un film de ce budget : une salle parisienne supplémentaire, L'Épée de Bois (100 rue Mouffetard, Paris 5e), a demandé à programmer le film après sa première sortie. Une deuxième vie en salle, spontanée, tirée par le bouche-à-oreille.
Disponibilité : le film est aujourd'hui édité en DVD chez Tamasa éditions et accessible en VOD sur FilmoTV. Il est référencé sur IMDb avec une note de 8.2/10, ce qui le place, pour un film aussi confidentiel, dans une catégorie d'appréciation que peu de productions françaises indépendantes atteignent.
Ce que ce film m'a appris
Produire Entre deux trains, c'était accepter de travailler dans un cadre où chaque décision avait un poids démultiplié. Pas de marge de manœuvre financière, pas de possibilité de rajouter une journée de tournage si quelque chose se passe mal, pas de budget pour corriger les erreurs en post-production. La contrainte absolue oblige à une préparation et à une coordination d'un niveau que les grosses productions n'exigent pas toujours.
C'est paradoxalement dans ce contexte qu'on produit le travail le plus propre : tout est pensé en amont, tout est maîtrisé, rien n'est laissé au hasard. Le producteur n'est pas là pour gérer des imprévus, il est là pour faire en sorte qu'il n'y en ait pas.
12 plans-séquences. Une semaine de tournage. 33 festivals. 9 prix. 17 pays. Et une sortie en salles qui a tenu.
Ce film est la preuve que la vision artistique, portée par les bonnes personnes et une production rigoureuse, peut tout à fait se passer de moyens démesurés. C'est une leçon que je continue d'appliquer dans chaque projet.



























































