Cette boîte peut contenir jusqu’à 80 hommes.
Il y a une boîte dans la rue. Une cabine fermée, un néon qui clignote, un jingle qui revient à heures fixes. Elle attire l’œil, elle attise la curiosité, et de temps en temps elle appelle les passants à venir rencontrer un homme. Ou à tester leur virilité. C’est Fleur de Peau, la nouvelle création de la Compagnie L’An 01, dont j’administre les productions depuis sa fondation en 2015.
Mon rôle sur ce projet n’est pas le plus visible, et c’est très bien comme ça. Je ne suis ni sur le plateau ni dans l’écriture. Je suis là pour qu’iels y soient, pour que le travail des artistes ait les conditions d’exister. Voilà comment cette boîte est arrivée jusqu’au trottoir.



Quatre ans à écouter ce qu’on préfère ne pas entendre
Le point de départ, c’est le travail d’Orvoën Bret, auteuxe et metteuxe en scène de la compagnie. Pas une intuition de comptoir sur « les hommes et la masculinité ». Une enquête. Quatre ans, dont une partie en immersion dans des groupes masculinistes, ceux dont l’idéologie prospère sur les réseaux et qui prétendent faire de nous de « nouveaux guerriers ». Des groupes surveillés par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires.
De cette enquête sont remontés quelques thèmes lourds : l’auto-destruction, la sexualité, l’inhibition des émotions et du corps. Et 80 témoignages d’hommes, enregistrés, qu’on peut écouter au casque dans le dispositif. Des paroles d’hommes qui se livrent, parfois jusqu’au point où l’un d’eux demande de couper l’enregistrement parce que là, c’est trop intime.
Ce qui me frappe dans cette méthode, c’est le refus de la facilité militante. Le projet ne hurle pas contre les masculinistes depuis l’extérieur. Iel va les écouter, longuement, pour mieux désosser la mécanique. La pensée masculiniste revient en force, portée par des résultats électoraux et des figures ultra-médiatisées qui appellent, ouvertement ou non, à la haine des femmes, des personnes LGBTQIA+, des étrangers, de tout ce qui dépasse la norme. Orvoën ne répond pas à cette violence par une autre violence. Iel pose une question presque douce : et les hommes, dans tout ça ? Que fait-on de nos agresseurs maintenant que la parole se libère ? On scissionne ou on tente encore de cohabiter, de réparer ?
Pourquoi la rue ?
La Compagnie L’An 01 est née en 2015 en salle, à La Colline. Dès l’année suivante, elle a commencé à s’en éloigner. D’abord les salles de classe, puis les prisons, les entreprises, les gymnases. X, Y et moi ?, créé en 2016, avant #metoo, tourne depuis une dizaine d’années sur l’égalité femmes-hommes, avec plus de 500 représentations. Le Bal des lucioles en 2022 a abordé la violence à l’aune des Gilets jaunes.
Fleur de Peau pousse la logique au bout : la compagnie construit son propre théâtre de poche, une cabine, et l’installe dans la rue. Une vitrine de peep-show pour le plus grand nombre, une chambre végétale pour une seule personne à la fois. L’idée n’est pas de reproduire le voyeurisme, c’est de le retourner. Ce qu’on expose derrière la vitre, ce n’est pas un corps offert, c’est la construction de la virilité elle-même, ses codes, ses impasses. Une bête de foire pleine de tendresse, avec un animateur extérieur pour aider chacun à décrypter ce qu’il regarde.
Le dispositif tient debout seul. Juste une prise électrique. Une cabine autonome en son et lumière, présente en continu sur une journée ou plus, qui alterne exposition, spectacle, performances en tête à tête et parade dans l’espace public. 17 performances au choix, interprétées à la demande par un mécanisme de SMS en direct, six à huit minutes chacune. Une équipe de deux personnes en tournée.



Mon travail à moi : que ça tienne 🙂
Ma place, dans tout ça, c’est de protéger ce qui rend l’œuvre possible. Un.e auteuxe a besoin de quatre ans pour mener son enquête sans courir après le prochain cachet. Une équipe a besoin de résidences pour écrire, construire, répéter. Une cabine a besoin d’être financée alors qu’elle ne rentre dans aucune case marchande. Mon métier consiste à permettre cet espace-là, le tenir ouvert, et m’effacer quand les artistes l’occupent.
Concrètement, Fleur de Peau s’est monté grâce à un patient assemblage de partenaires sur plusieurs années de résidences : Pronomade(s) en Haute-Garonne, les Ateliers Frappaz, L’Usine, La Baignoire, 2rue2cirque, ARTCENA, France Active et bien d’autres. Chaque résidence apporte un bout du puzzle, recherche, écriture, construction, répétitions. La Première a eu lieu à Auch les 2 et 3 juin 2026 suivi de représentations aux Invites de Villeurbanne les 20 et 21 juin 2026, et la tournée passe ensuite par ARTO, le Festival de Rue de Ramonville, entre autres.



La question reste ouverte :
Fleur de Peau ne tranche rien. C’est sa force. Le spectacle pose la question de la réparation et la laisse ouverte : peut-on encore cohabiter, se restaurer, après ce que la libération de la parole a mis au jour ? Il s’adresse à des personnes non convaincues et non concernées, avec humour et jeu, pour aborder l’intime masculin dans l’espace public.
Je n’ai pas la réponse. Le spectacle non plus, et c’est tant mieux. Mon rôle était ailleurs, plus discret : faire en sorte que cette question puisse exister dans la Rue, devant n’importe qui qui passe.
Fleur de Peau, Compagnie L’An 01.
Écriture et mise en scène : Orvoën Bret.
Interprétation : Orvoën Bret & Alexis Ballesteros
Photographies : Raphael Lucas
Plus d’informations sur Cielan01.fr