Nous avons confié notre existence numérique à une poignée de plateformes, et ces plateformes nous ont rendus interchangeables. Ce n’est pas un accident, c’est leur modèle : plus nous sommes standardisés, plus nous sommes faciles à trier, à cibler, à monétiser. Sur les réseaux sociaux, vous n’êtes pas chez vous. Vous êtes locataire d’un box dans un immeuble dont vous ne choisissez ni les murs, ni les règles, ni les voisins qu’on vous impose dans le couloir. Et le propriétaire peut vous expulser du jour au lendemain, sans préavis ni recours.
Faites l’expérience. Ouvrez trois profils LinkedIn, trois comptes Instagram, trois pages Facebook de personnes très différentes. Un chirurgien, une céramiste, un prof de maths. Plissez les yeux. Vous verrez la même chose : une bannière, un rond avec un visage, une biographie calibrée, une grille de contenus aux dimensions imposées. Trois vies singulières, un seul moule.
Une maison plutôt qu’un box
Un site personnel, c’est l’inverse. C’est un intérieur.
Quand vous entrez chez quelqu’un, tout vous parle avant même qu’il ouvre la bouche : les livres sur les étagères, les affiches au mur, le désordre ou l’inverse, l’odeur du café. Un intérieur ne se résume pas, il se visite. Un site personnel fonctionne pareil. La typographie que j’ai choisie, la façon dont les pages s’enchaînent, ce que je montre et ce que je tais : tout cela dit quelque chose de moi qu’aucun formulaire de profil ne pourra jamais capturer. Recevoir un visiteur sur son site, c’est l’inviter chez soi. On a préparé la pièce pour lui.
J’ai reconstruit mon site gaboriaud.net cette année, de fond en comble, et j’y ai passé un temps déraisonnable pour des choix que personne ne remarquera consciemment : une nuance de blanc cassé plutôt qu’un blanc pur, des photos en noir et blanc, des respirations entre les sections. Personne ne les remarquera, mais tout le monde les sentira. C’est exactement ça, un chez-soi.
Pourquoi j’ai construit cette maison
Il y a une raison de fond et une raison de cicatrice.
La raison de fond : ma vie professionnelle ne rentre dans aucune case. Je suis à la fois technicien de l’audiovisuel, auteur et homme de production. Aucun formulaire de réseau social ne sait dire ça. Les plateformes exigent une étiquette, une seule, lisible en deux secondes. Mon site, lui, peut déplier la complexité : chaque facette y a sa pièce, et les couloirs entre les pièces racontent la cohérence de l’ensemble.
La raison de cicatrice : j’ai dirigé une société de production pendant seize ans. Quand elle a fermé, j’ai découvert concrètement ce que signifie héberger sa mémoire chez les autres. Des milliers de films que nous avions produits vivaient sur le compte Vimeo de la société. Structure liquidée, compte menacé, liens morts en perspective : des années de travail suspendues à un abonnement. Cette leçon-là, je ne l’oublierai pas. Ce qui vit chez les autres meurt avec eux. Ce qui vit chez vous vous survit.
Les réseaux, oui, mais à leur place
Soyons honnêtes : je n’ai pas quitté les réseaux sociaux et je n’en fais pas une religion. Ils restent imbattables pour ce qu’ils sont, des places publiques. On y annonce, on y converse, on y croise des gens qu’on n’aurait jamais rencontrés. Le problème n’est pas d’y être. Le problème est d’y exister, au sens fort : d’en faire son adresse, son domicile, le réceptacle de ce qu’on est.
Il existe un mouvement qui a formalisé cette juste place depuis une quinzaine d’années : l’IndieWeb, parfois appelé small web, une communauté de gens qui possèdent leur site et leur contenu plutôt que de tout confier aux plateformes. Leur principe central tient en un acronyme, POSSE : Publish on your Own Site, Syndicate Elsewhere. Publiez chez vous d’abord, diffusez ailleurs ensuite. Le site est la maison, les réseaux sont les porte-voix. Si une plateforme ferme, change ses règles ou enterre votre visibilité sous un nouvel algorithme, vous ne perdez rien d’essentiel : l’original est chez vous.
C’est exactement ainsi que je fonctionne. Cet article que vous lisez vit sur mon site. Sa version courte circulera sur LinkedIn. L’écho est là-bas, la voix est ici.
Repeupler
Internet n’a pas toujours ressemblé à cinq centres commerciaux entourés d’un désert. Il y a vingt-cinq ans, le web était un territoire de maisons individuelles, bricolées, imparfaites, parfois hideuses et toujours habitées. On naviguait de site en site comme on se promène dans un quartier vivant, de fenêtre éclairée en fenêtre éclairée. Puis nous avons tous déménagé dans les mêmes tours, attirés par le confort, et le quartier s’est éteint.
Je ne crois pas au grand soir numérique ni au boycott héroïque des GAFAM. Je crois aux fenêtres qu’on rallume une par une. Chaque site personnel qui ouvre est une lumière de plus dans le quartier, une preuve qu’on peut exister en ligne sans passer par le moule.
Et non, il ne faut pas être développeur. Un nom de domaine coûte une dizaine d’euros par an, le prix d’une pizza. Les outils pour construire sont innombrables, du plus simple au plus sophistiqué. Ce qui manque, ce n’est pas la technique. C’est l’idée que vous avez le droit d’avoir un chez-vous.
Alors démarquez-vous. Pas par stratégie de personal branding, mais par dignité élémentaire : vous êtes plus intéressant que votre profil. Construisez votre maison, décorez-la à votre goût, ouvrez la porte et recevez. Internet appartient encore à ceux qui l’habitent.